Marc Sanchez / Une histoire de famille


> Épisode 3 : de 1931 à 1935


1931

29 juillet: Naissance à Oran de Jean Jacques Rodriguez, premier enfant de Thérèse Calvet et de Raphaël Rodriguez. Thérèse a 18 ans, Raphaël a 25 ans.
L'acte de naissance fait apparaître que Jean, à sa naissance, a été reconnu par son seul père. En effet, à cette date, Raphaël et Thérèse ne sont pas encore mariés. Raphaël se déclare donc célibataire et les parents décident de déclarer Jean, leur premier enfant, de mère inconnue.
Ce document montre également qu'à cette date Raphaël est domicilié au 161 rue Jean-Macé dans le quartier d'Eckmülh à Oran et que le bébé est né à la maison où habite certainement également Thérèse.


31 juillet : Raphaël Rodriguez est nommé Gendarme à cheval et affecté au Groupe de la Garde Républicaine Mobile de l’Algérie. Il a 25 ans.



22 août : Mariage de Thérèse Calvet et Raphaël Rodriguez, à l’Église Saint-Louis à Oran. Thérèse a 18 ans, Raphaël a 24 ans (il aura 25 ans quatre jours plus tard).
L'Acte de mariage mentionne que Raphaël est « Gendarme à pied » alors qu'il a été nommé « Gendarme à cheval » trois semaines auparavant, le 31 juillet. Il est indiqué également que Raphaël est en permission à Oran pour se marier mais son lieu d'affectation n'est pas précisé. Peut-être est-il déjà à Duzerville, la ville qui verra naître leurs deux premiers enfants.

Thérèse, à cette date, habite au 2 Place Kléber à Oran, elle n'habite donc plus chez sa maman et cette adresse est certainement celle de Raphaël et Thérèse. En effet, n'étant pas encore mariée avec Raphaël, Thérèse ne pouvait pas habiter avec lui à la caserne et le couple - malgré le jeune âge de Thérèse - avait décidé, semble-t-il, qu'elle ne vivrait plus chez sa mère. Celle-ci, à cette même époque, vit au 31 avenue d'Oujda à Oran.
Enfin, l'acte indique que l'un des deux témoins est Louis Ross, l'un des fils que Maria a eu avec son premier mari. Louis Ross est donc le demi-frère de Thérèse. Il est indiqué qu'il est chauffeur et qu'il habite 13 rue Bayard à Oran.


Le mariage de Thérèse et Raphaël est célébré moins d'un mois après la naissance de leur premier enfant, Jean. Il semble qu'avoir un enfant hors mariage n'est pas très bien assumé de la part de Thérèse et de sa famille. En effet, nous avons vu précédemment que l'acte de naissance de Jean ne porte pas la mention de sa mère et les pages du Livret de famille, qui a été établi lors de son mariage, ont été raturées en trois emplacements pour transformer la date du mariage « 1931 » en « 1930 ». Ce qui permet ainsi de placer fictivement, par un petit tour de passe-passe, le mariage de Thérèse et Raphaël un an avant la naissance de leur bébé !
L'acte de naissance de Jean montre pourtant qu'il a été reconnu par sa maman la veille de son mariage, le 21 août 1931. Et l'acte indique également que l'enfant est « Légitimé par le mariage de Raphaël Rodriguez et de Thérèse Calvet, célébré à Oran le vingt-deux août 1931 ».
Tout est donc rentré dans l'ordre, le petit Jean a officiellement un papa et une maman !



Sans date : Raphaël Rodriguez est photographié avec son équipe de football de la Garde Républicaine. Il a 25 ans.



Sans date : Thérèse Calvet et Raphaël Rodriguez se font photographier par le Studio Morris d’Oran. Ils viennent de se marier, Thérèse porte son alliance au doigt. Les deux photos, prises séparément, sont réunies en une seule par photomontage et mises en couleurs au pastel en 1936.



1932

30 avril : Mariage de Dolorès Sanchez et d’Antonio Salvador Garcia à Oran. Dolorès quitte la maison familiale et s’installe avec Antonio à proximité de la rue Philippe.
Dans ses « Mémoires d’un Pied-Noir », Armand écrit : « Ce mariage en blanc fut célébré avec tout le cérémonial dont nous étions fiers à l’époque, filles d’honneur, garçons d’honneur, tous en fiacres fleuris. Participaient au cortège les traditionnels deux petits garçons et deux petites filles d’honneur dont je faisais partie avec, comme cavalière, ma nièce Angeline qui était à peu près du même âge que moi. J’ai gardé un souvenir inaltérable de ce mariage dont j’ouvrais la marche au-devant du cortège fleuri et solennel. » C’est ce modèle de grandes cérémonies traditionnelles que l’on retrouvera lors de tous les prochains mariages de la famille !

18 octobre : Naissance de Roger Claude Rodriguez à Duzerville, petite ville ouvrière proche d’Annaba (aujourd'hui El Hadjar) où Raphaël est affecté en tant que gendarme. Le petit Roger est le deuxième enfant de Thérèse et de Raphaël Rodriguez. Thérèse a 19 ans, Raphaël a 26 ans. Roger Claude Rodriguez décèdera le 27 novembre à Duzerville, il est âgé de 39 jours.


Sans date : Décès à Oran de Dolorès Casas, la maman de Dolorès Pozo, à l’âge de 75 ans, des suites des crises d’asthme récurrentes qui l’affectaient depuis plusieurs années.


1933

21 février : Naissance à Oran (La Senia) de Marie Gimenez. Elle deviendra « Tata Marinette » lorsque elle épousera « Tonton Jeannot » (Jean-Jacques Rodriguez, né en 1931) en 1954.

Novembre : Photo de Thérèse et Raphaël Rodriguez avec leur premier enfant, Jean, qui est âgé de deux ans. Ils vivent certainement encore à Duzerville et Thérèse est enceinte d’Arlette qui naitra le 22 avril de l’année suivante.



1934

20 avril : Naissance de Christiane Marie Herrera, fille de Marie Calvet et d’Antonio Herrera, coiffeur de profession, au domicile de ses parents, 6 avenue Alexandre Dumas à Oran. Marie a 23 ans et Antonio a 31 ans.
L'acte de naissance, numéro 1906 et établi le 21 avril, comporte une erreur dans le prénom de Marie qui est écrit « Maria ». L'officier d'État civil commet une deuxième erreur en écrivant le nom de Maria Baños Canovas car son nom est orthographié « Vagnos » au lieu de « Baños ». En bon français, ce monsieur Henri Mathieu Saint Laurent, devait avoir quelques difficultés avec la transciption des noms espagnols !

Il est à noter que la naissance de Christiane est déclarée à l'État Civil de la Mairie d'Oran par la maman de Christiane, Maria Baños Canovas qui signe « V. Calvet », et que le père de Christiane est indiqué « absent » sur l'acte. Cette information semble donc confirmer qu'Antonio Herrera avait déjà quitté son épouse à cette date.
La rumeur familiale indique que cette séparation se serait produite à la suite d'une violente dispute entre les deux époux qui aurait été suivie de son départ pour l'Espagne, certainement pour Carthagène, sa ville d'origine. Cette séparation fut radicale et définitive car Marie, plus jamais, n'aura de nouvelles de lui. La date de ce départ n'est pas connue mais il s'est certainement produit dans les mois qui précédèrent la naissance du bébé car il est bien confirmé qu'il en est le père.

La mention « absent » sur l'acte de naissance permet, en tous cas, que Christiane soit déclarée, et donc reconnue, à la fois par sa mère et par son père, même en l'absence de ce dernier, comme cela est le cas.
En effet, la loi stipule clairement qu'en cas d'absence déclarée d'une personne, celle-ci doit être « présumée vivante » et que tout doit se poursuivre de façon identique pour ses proches. Cela signifie que, si cette personne est mariée, le mariage et ses effets se poursuivent et le conjoint ne peut se remarier sans avoir obtenu le divorce. Quant aux enfants qui viendraient à naître pendant la période d'absence du mari, ils ou elles bénéficient également de la présomption de paternité, à condition que le nom du père soit mentionné sur l'acte. Ce qui a été le cas lors de la naissance de Christiane. Dans le cas contraire, l'enfant est déclaré de père inconnu.

L'acte fait également mention du futur mariage et divorce de Christiane avec Henri Laurent qui auront lieu, respectivement, en 1960 et en 1972.

22 avril : Naissance à Constantine d’Arlette Rodriguez, troisième enfant de Thérèse et de Raphaël Rodriguez (le second, Roger Claude Rodriguez, est décédé peu après sa naissance). Arlette est née à la Gendarmerie Nationale de Constantine où Raphaël est affécté et où ils habitent. Thérèse a 21 ans, Raphaël a 27 ans.

A cette époque, Constantine est une grande ville moderne qui est située dans une région culturellement très riche.

Dès la préhistoire, de nombreux sites mégalithiques témoignent de l'occupation humaine de la région et le plus célèbre d'entre-eux est la grande nécropole de Roknia. Elle est à proximité de Constantine et a été découverte et fouillée par les archéologues francais à partir de 1867.
Roknia, qui devait être la nécropole d'une très grande ville néolithique, compte plus de trois mille monuments funéraires : tombes creusées dans le roc, dolmens, menhirs et sépultures diverses. Ce n'est là que l'un des nombreux sites préhistoriques de la région avec ceux du Djebel Mazala, de Sallustre, du Djebel Ksaibi ou de Ouled-Rahmoune.

L'occupation romaine ou la présence chrétienne antique a également laissé de nombreuses traces mais c'est peu après la difficile conquète de la ville par l'occupant français que la ville a connu son extention moderne. Constantine a la particularité d'être construite le long d'un grand ravin, profond et majestueux, au fond duquel coule le fleuve Rhummel. Cette grande vallée la partage en deux et ses nombre de ses bâtiments sont co struits au ras des impressionnantes falaises.
Plusieurs ponts monumentaux permettent de traverser le ravin et c'est le Pont d'El Kantara, qui conduit à la gare qui se trouve sur l'autre versant, qui est le plus celèbre et le plus fréquenté.

En 1934, Constantine est devenue une métropole moderne et dynamique, aux grands bâtiments de style européen et aux nombreux commerces. C'est au sud-est de la ville, dans le quartier du Koudiat, que se trouve la Gendarmerie Nationale. Située à côté de la Pricon Civile, elle donne sur la Place du Maréchal Joffre et fait face à la grande église du Sacré-Coeur, une ancienne mosquée qui a été transformée en 1838, mais qui a conservé son architecture et sa décoration d'origine. C'est là, dans les logements de la Gendarmerie, que Thérèse donnera le jour à la petite Arlette, un 22 avril à 6 heures de l'après-midi.



du 3 au 5 août : Émeutes anti juives à Constantine qui causent plusieurs dizaines de morts, de nombreux blessés et sont l’occasion de pillages du quartier juif de la ville. De nombreux juifs sont égorgés à leur domicile par des arabes musulmans et ces manifestations sont marquées par une relative inaction de la police qui sera jugée comme ayant été beaucoup trop lente à intervenir.

> Article : Joëlle Ayouche Benayoun, « Le Pogrom de Constantine »

> Article : Charles-Robert Ageron, « Une émeute anti juive à Constantine »

Été : Trois photos de la famille Rodriguez. Sur la photo de gauche, Thérèse tient dans ses bras la petite Arlette qui a quelques mois, à ses côtés, Raphaël est assis et tient sur ses genoux son fils Jean-Jacques qui vient d’avoir 3 ans.

Automne : Une photo de la petite Arlette dans sa poussette et une photo de la famille Rodriguez sur laquelle les enfants semblent avoir quelques mois de plus que sur les précédentes photos de famille.

Sans date : La famille Sanchez quitte la rue Philippe et s’installe à nouveau rue du Fondouk, mais dans un nouvel emplacement, différent de celui dans lequel eut lieu la naissance d’Armand. Ils y installent également l’atelier et le magasin qu’ils nomment « Le Bottier Modèle ». Le logement est un trois pièces, situé à l’arrière et donnant sur une cour.

Dans ses « Mémoires d’un Pied-Noir », Armand raconte : « Mon père s’affaira courageusement, avec l’aide de sa famille, à l’aménagement du magasin : étagères, comptoir, atelier, pose d’un plancher doublant la surface. Il ne restait plus qu’à travailler fermement avec l’aide de ma mère, de ma sœur Madeleine et de mon frère Marcel. Mais, peu après, il abandonna le métier pour devenir (étant instruit) employé de banque au Crédit Lyonnais, ce qui permettait d’avoir une nouvelle rentrée d’argent grâce à son salaire. » Armand avait 10 ans et son frère Marcel, 19 ans.

Septembre : Armand Sanchez, rentre en cours élémentaire première année à l’école Jules Renard, située entre la rue Cavaignac (entrée) et la rue d’Arzew. Il a 10 ans.

15 septembre : Mariage à Oran de Madeleine Sanchez et Dominique Benjamin Barbarisi.


1935

Sans date : Rogelio Gregorio Sanchez achète une voiture.
Dans ses « Mémoires d’un Pied-Noir », Armand écrit : « Un exploit, si l’on peut s’exprimer ainsi vu sa brièveté, dont je me souviens très bien, fut l’achat d’une voiture d’occasion par mon père, une de ces anciennes voitures Renault à marchepieds et radiateur apparent cuivré et chromé. Nous fîmes de belles promenades du côté de la Corniche Oranaise et de Canastel dont les falaises dominaient la mer. Tout cela nous ouvrait des horizons nouveaux et nous changeait de notre vie quotidienne harassante par sa médiocrité et toujours au labeur. Mon père ne sachant pas conduire, c’était Antonio, un frère de son gendre, qui en prenait soin et qui la conduisait. Mais, ayant oublié de vérifier le niveau de la jauge d’huile, les bielles furent coulées et le moteur inutilisable. Nous restâmes sans auto avec le bel espoir des prochaines sorties envolé ! »

> Les voitures Renault de 1930 à 1934

> Une promenade en images sur la Corniche Oranaise

Sans date : Armand Sanchez s’engage dans la Meute d’Oran des Louveteaux et Éclaireurs de France. Il a 11 ans. Le Corps des Louveteaux a été créé par Robert Baden-Powell pour les jeunes entre 9 et 12 ans car celui des Éclaireurs (Scouts) n’était accessible qu’aux enfants de 12 à 17 ans.
Dans ses Mémoires d'un Pied-Noir, Armand raconte : « Tous, nous étions équipés de bérets noirs avec, sur le devant, une tête de louveteau rouge très caractéristique et, pour se saluer, nous nous servions du signe des doigts portés près des tempes, signe qui était propre à l’ensemble des Louveteaux de France. Avec nos culottes courtes et une bonne paire de brodequins aux pieds on avait fière allure ! »

Ce temps passé avec les Louveteaux, les longues sorties en montagne, le rapport direct à la nature, l’apprentissage de la solidarité, les jeux éducatifs, les enseignements de tous types, mais aussi l’admiration pour sa Cheftaine suisse qui le nomma Chef d’équipe, forgèrent son caractère de jeune enfant et sont certainement pour beaucoup dans son rapport intense à la nature et dans cet émerveillement permanent devant les beaux paysages qu’il conserva toute sa vie.

« Mes souvenirs sont restés intacts, malgré les années écoulées depuis lors car ils éduquèrent mon caractère, forgèrent mon physique et cela grâce à une directive de ma mère car j’étais obsédé par les jeux de la rue, ce qu’elle n’appréciait guère. Je fus donc admis aux Louveteaux et, par la suite, je ne le regrettais pas car quelques camarades de quartier s’y inscrivirent aussi. Nous étions soumis à une discipline de comportement qui nous fit le plus grand bien moral, physique et éducatif. L’on nous instruisit sur une quantité de choses insoupçonnables. Nous formions une troupe de Louveteaux d’une trentaine de gosses et nous nous sentions tous solidaires avec un esprit d’équipe, une franche camaraderie, un amour de son prochain et de toute cette nature qui nous environnait avec une poésie toute nouvelle à mes yeux d’enfants. » Armand Sanchez, « Mémoires d’un Pied-Noir ».

> "Article : La naissance des Louveteaux"

Sans date : Photo de la famille Rodriguez au restaurant. Raphaël, Thérèse et Jean, qui semble avoir 4 ans, sont attablés avec un homme à ce jour non identifié (peut-être l’un de ses frères).

Printemps : Une photo à la campagne d’Arlette Rodriguez à l’âge de 1 an.



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